Penser l’Ennéagramme – 2. Le scepticisme – Mario Sikora (Translated by Gérard Battarel)

Penser l’Ennéagramme – 2. Le scepticisme – Mario Sikora (Translated by Gérard Battarel)

Dans le monde des idées, mon amour pour l’Ennéagramme n’a d’égal que celui que je porte à l’œuvre du grand philosophe écossais David Hume. Désigné par l’Encyclopédie de philosophie de Stanford comme “le philosophe le plus important qui ait écrit en langue anglaise”, Hume est connu pour ses travaux sur l’empirisme et le scepticisme. A propos de celui-ci, il écrit : “L’homme raisonnable accorde ses croyances aux preuves”. Cette idée simple est souvent oubliée, mais elle devrait constituer un principe directeur pour toute personne engagée dans la vie de l’esprit.

La pensée de Hume a souvent été reformulée depuis, notamment par Carl Sagan qui a dit souvent que  “les revendications extraordinaires demandent des preuves extraordinaires”. Dans mon dernier article dans NPM j’ai parlé de la science et la non-science, et de l’importance de l’idée d’invalidation dans les sciences. L’invalidation (la tentative de prouver qu’une hypothèse est fausse) s’appuie sur une posture sceptique. Je pense qu’avoir une approche sceptique est utile aussi en dehors des sciences, et devrait faire partie des habitudes de pensée de tous ceux qui recherchent la vérité.

Il est important de distinguer scepticisme et cynisme, qui sont souvent confondus. Le cynisme, du moins dans son usage moderne,  est “une attitude de mépris ou de négativité outrancière, et une défiance vis-à-vis de l’intégrité et des motivations affichées par les autres”. (http://www.thefreedictionary.com/cynicism).  Par contre, le scepticisme est “une méthode qui part de la supposition que quelque chose dont on doute est vrai, avec pour but d’arriver à une certitude relative ou absolue”(http://www.thefreedictionary.com/skepticism). Le cynisme suppose une volonté de ne pas croire quelque chose ; le scepticisme suppose un esprit ouvert ou doute, mais qui accepte les preuves.

Le système de l’Ennéagramme admet de nombreuses interprétations et applications. Certaines d’entre elles reposent sur l’expérimentation et sur des évidences ; d’autres sont très théoriques et résultent de constructions mentales plutôt que d’observations empiriques. Il est souvent difficile de faire la différence car ceux qui présentent leurs idées ne sont pas forcément totalement sincères sur la façon dont ils ont développé ces idées. Comment savoir quelles idées et applications sont vraies ? Il est bon de démarrer avec une attitude sceptique.

Quand j’enseigne l’Ennéagramme, je commence par demander au groupe de tester par lui-même et de questionner tout ce que je dis qui ne semble pas concorder avec leur propre expérience. Je crois que le questionnement est une bonne pratique pour nous tous : si quelqu’un nous dit : “Tous les Un font ceci et tous les Deux font cela”, nous devons questionner cela et voir si réellement c’est le cas.

Nous devrions aussi questionner les affirmations que certains font sur l’histoire de l’Ennéagramme. Au début que j’apprenais ce qu’est l’Ennéagramme, on m’a dit que le système avait “des racines soufi”. Intrigué, j’ai commencé à lire sur le soufisme et les maitres soufis mais, cela me gêne de le dire, il m’a fallu quelques années pour réaliser qu’il n’était jamais question de l’Ennéagramme dans la littérature soufi, quels que soient les auteurs que je lisais. J’ai cherché des signes de l’Ennéagramme dans l’art soufi, le dessin islamique et la géométrie sacrée, sans rien trouver. J’ai commencé à douter de cette histoire, surtout après avoir lu une “Lettre à la communauté transpersonnelle” (disponible en ligne à www.arica.org) dans laquelle il disait clairement qu’il n’avait pas tiré ses idées sur l’Ennéagramme des sufis ou de Gurdjieff. Finalement, j’ai découvert une vidéo dans laquelle Claudio Naranjo disait qu’il a inventé de toutes pièces cette histoire de lien avec les soufis pour attirer l’attention[1].

C’est bien trop facile d’accepter sans les questionner les affirmations de ceux qui font autorité plutôt que de rechercher des preuves par soi-même. Mais c’est naturel : peu d’entre nous ont le temps de tout vérifier et nous nous reposons sur les figures d’autorité pour nous guider dans la bonne direction et nous donner des informations exactes. Malheureusement, nous vivons à l’époque de “l’expert instantané” qui, avec l’aide de la technologie, peut diffuser des conceptions erronées à une vitesse inimaginable dans le passé. Parfois, les autorités  nous égarent dans leur propre intérêt, d’autres fois elles se sont simplement trompées, ou bien elles ont été induites en erreur par d’autres experts. Il peut être difficile de savoir quand on peut faire confiance à quelqu’un. Donc, il est plus important que jamais de pratiquer le scepticisme.

On dit parfois que Hume est l’avocat d’un “scepticisme radical”, selon lequel on ne peut rien croire, ni personne. Dans un sens, c’est vrai, mais il a aussi reconnu qu’on ne pouvait pas vivre dans cet état de scepticisme radical – ce serait paralysant de ne pas pouvoir vivre avec une confiance suffisante dans le fait que le soleil va se lever demain, ou que nous ne flotterons pas, pieds par-dessus tête, en nous réveillant le matin. Il faut trouver un équilibre entre confiance et scepticisme si nous voulons vivre normalement.

Alors, comment être sceptique sans être paralysé par le doute ?

La première étape est de faire du scepticisme une habitude de l’esprit, et réaliser qu’être sceptique ne veut pas dire qu’on doit devenir cynique ou pessimiste.

Ensuite, nous devrions accepter que même les autorités les plus établies peuvent se tromper et nous ne devrions jamais accepter une affirmation du seul fait qu’elle émane d’une telle autorité.

Nous devrions nous demander dans quelle mesure une affirmation est incroyable et extraordinaire, et si les preuves proposées sont en proportion de cette affirmation. Par exemple, si je dis que j’ai vu dans le ciel des lumières étranges que je n’ai pas pu identifier, ce n’est pas particulièrement extraordinaire et il serait raisonnable que vous acceptiez mon affirmation. Par contre, nous sommes sur un terrain tout à fait différent si je dis que ces lumières étaient celles d’un vaisseau spatial extraterrestre. Ça, c’est une affirmation extraordinaire, et vous seriez fondé à me demander pas mal de preuves avant de me croire. Me demander ” Comment je sais que c’est vrai ? Quelles preuves j’ai pour affirmer cela ? Quelles preuves j’ai pour le réfuter ?” Plus l’affirmation est importante et plus sont importantes les implications si nous l’acceptons, plus nous devrions chercher des preuves de son contraire.

Questionnez, mais restez ouvert à toute assertion qui va à l’encontre de votre expérience. Par exemple, j’ai surpris récemment une conversation entre deux personnes à propos de l’Ennéagramme : un homme relativement peu habitué au modèle, et une femme qui en avait beaucoup plus l’expérience. L’homme affirmait que les personnes de son type à elle (et donc, elle-même) avaient tendance à un certain comportement. Quand elle lui répondit : “Mais je ne fais pas ça”, il lui dit, en gros : “Mais c’est ce que vous devez faire, c’est ce que dit le manuel”. Elle a eu raison de le questionner, et il a raté une occasion d’apprendre en ne tenant pas compte de l’expérience de son interlocutrice, et en préférant se reposer sur l’autorité établie. Ce n’est pas pour dire que nous y voyons toujours clair en nous-mêmes – bien souvent des gens m’ont dit que j’avais des qualités que je ne me soupçonnais pas, et je me suis aperçu plus tard qu’ils avaient raison et que ma perception de moi-même était inexacte. Comme je le disais, il faut questionner, et avoir l’esprit ouvert, même quand il s’agit de notre propre autorité.

Il est facile d’oublier que, dans la recherche de la sagesse, exposer des contre-vérités est tout aussi important que d’accumuler des vérités. Le scepticisme nous rappelle que nous y voyons plus clair quand nous retirons le filtre de la crédulité et que apprenons à questionner en même temps qu’à accepter.

Mais ne prenez pas ce que je vous dis pour argent comptant, testez-le par vous-mêmes…

Mario Sikora est coach de dirigeants et consultant ; il conseille les leaders de grandes organisations et conduit des programmes de certification et des séminaires fondés sur l’Ennéagramme dans le monde entier. Il est co-auteur de Awareness to Action: The Enneagram, Emotional Intelligence, and Change et a été président du Comité directeur de l’IEA. Il continue à participer au Comité directeur et supervise les activités internationales pour l’IEA. Il peut être contacté via son site : www.awarenesstoaction.com.



[1]”L’origine of the Enneagramme—Claudio Naranjo s’exprime—Juin 2010,” une vidéo disponible en ligne à  http://www.youtube.com/watch?v=wlO3KJWnNd8

 

GerardBattarelGérard Battarel est formateur et coach en développement personnel et exerce ses activités dans le cadre de la société Oeil 9 qu’il a fondée (www.oeil9.fr). Il s’est formé à l’Ennéagramme aux Etats-Unis et est certifié par l’Enneagram Institute qu’il représente en France à travers l’association Promouvoir l’Ennéagramme (www.promouvoir-enneagramme.com). Il est membre de l’IEA France.

Gérard Battarel is a trainer and personal development coach at Oeil 9, a company that he founded (www.oeil9.fr) in Paris in 2006. He was trained in the Enneagram in the US with Don Riso and Russ Hudson; he was certified by the Enneagram Institute in New York, which he represents via the Promouvoir l’Ennéagramme association in France (www.promouvoir-enneagramme.com). He is a member of the board of the French chapter of the IEA.

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